Changement climatique et biais cognitifs (1) : l’ignorance explique-t-elle tout ?

18/9/2019

Pourquoi tant d’inertie et d’immobilisme dans la lutte contre le changement climatique ? En termes plus précis, pourquoi sommes-nous encore et toujours en 2019 sur une trajectoire de hausse des émissions1 de CO2, alors que nous devrions être sur une pente de réduction annuelle de quelques % pour respecter les accords de Paris ? Pourquoi n’agissons-nous pas comme il serait raisonnable de le faire ?

 

Voilà LA question existentielle, si c’en est une, qui m’obsède le plus (pas loin devant la question de l’efficacité des actions à mettre en œuvre) et que je me pose depuis des années. Et je dirais même plus précisément que je me pose avec d’autant plus de vigueur (ou de perplexité) depuis le moment où j’ai appris ce que quelques degrés de changement climatique signifiaient en ordre de grandeur (ça doit remonter à 2014 et mon année de césure).

 

En effet, à ce moment-là, lorsque j’ai appris donc que quelques degrés de variation de la température moyenne correspondaient à un changement d’ère climatique et vu la carte de l’Europe durant l’ère glaciaire il y a dix mille ans versus celle avant la révolution industrielle, j’ai très rapidement pensé que si nous en étions où nous en étions (c’est-à-dire pas loin du point de départ de la transition), c’était parce que nous étions globalement ignorants de cet ordre de grandeur (et de quelques caractéristiques supplémentaires, notamment les caractère inédit et irréversible des changements en cours).

En effet, supposons qu’une majorité de citoyens soit consciente de cet ordre de grandeur (et donc de ce qu’il signifie, i.e la mise en péril de milliards de vies humaines, actuelles et futures), et étant pour la plupart d’entre nous suffisamment peu égoïstes pour ne pas privilégier notre propre intérêt à la vie de milliards d’êtres humains, alors rapidement nos sociétés se mettraient sur des trajectoires compatibles avec l’accord de Paris. Par l’absurde, le tour était donc joué et la démonstration faite.

Dans mon esprit, la connaissance de cet ordre de grandeur devait quasiment se suffire à elle-même : ce qui est en jeu est tellement gros et les implications tellement nombreuses, si nous en avions connaissance, alors automatiquement nous ferions le nécessaire pour éviter un tel changement climatique.

 

La principale raison de notre immobilisme était donc extrêmement banale, pensais-je : nous sommes purement et simplement ignorants. Pas bêtes, au sens où ne savons pas réfléchir, mais ignorants, voire mauvais en un sens aristocratique.

Nous ne savons globalement pas ce qui est en jeu, donc nous continuons de jouer à ce jeu si plaisant qu’est la combustion de ressources fossiles mais dont nous ne connaissons pas les contreparties en jeu, ne serait-ce qu’en ordre de grandeur.

 

Cette démonstration me semblait déroutante, prétentieuse, à contre-courant de l’avis de beaucoup d’autres personnes sur la question. Elle ne me convainquait pas complètement. Après tout, très souvent, nous savons, mais nous ne faisons pas. Un fumeur sait que « fumer tue », c’est écrit en gros sur le paquet ! Il y a donc bien des personnes qui savent que nous sommes sur la voie d’un changement d’ère climatique, et qui continuent de fumer des combustibles fossiles et de ne pas pousser à un sevrage collectif.

Pourtant je ne trouvais pas de faille satisfaisante à cette prétendue démonstration de l’ignorance.

 

Beaucoup de personnes ont des avis bien différents sur la question. La plupart d’entre nous présupposons souvent que précisément nous savons ce qui est en jeu, pour en conclure que si nous n’agissons pas, c’est soit parce que certains ont délibérément décidé de ne pas agir pour préserver leurs intérêts personnels (cas le plus fréquent), soit, à l’inverse, parce qu’il y a de véritables bonnes raisons à ne pas agir !

Ainsi, dans le premier cas, l’inertie naît de l’enchevêtrement de tout un tas de blocages sciemment mis en œuvre : on blâme alors les lobbies, les politiques, la finance, l’Etat, tel pays ou tel voisin qui ne veut pas agir, tous ceux qui savent mais n’agissent pas parce qu’ils sont méchants pourrait-on dire; dans le second cas, notre inaction est « normale », juste : l’être humain est intelligent et prend la plupart du temps des décisions avisées, résultats de calculs coûts-bénéfices bien faits et rondement menés (si il y avait vraiment danger, « l’armée serait dans la rue, or elle n’y est pas », ne renierait pas E. Lévy).

Dans les deux cas, si nous n’agissons pas, c’est parce que nous ne voulons pas agir.

Il y a quelque chose d’assez réconfortant à penser cela : si nous n’agissons pas, c’est parce que nous en avons décidé ainsi, en connaissance de cause (ou éventuellement parce que certains en ont décidé ainsi et ont eu les moyens de l’imposer aux autres), c’est notre libre-arbitre qui a parlé. L’inertie est donc un choix délibéré pris par des personnes conscientes des risques encourus, elle n’a finalement que peu à voir avec l’ignorance.

 

Ce récit ne m’a jamais trop convaincu, je le vois plutôt comme une erreur fondamentale d’attribution, une sorte d’aversion à la banalité des choses, une façon de se raconter une histoire plus sexy qu’elle ne l’est véritablement, de flatter notre égo également et de se rassurer sur notre capacité à traiter le problème. 

Notre ignorance collective sur le changement climatique est d’après moi facilement démontrable et logique, conséquence de la pauvreté de nos formations initiales sur le sujet (au lycée ou en études supérieures), et de la relative pauvreté du traitement médiatique du sujet. Il est certain néanmoins qu’il y a de très nombreux blocages, autant de freins qui ralentissent le véritable lancement de la transition. Mais ceux-là mêmes qui bloquent (dont certaines « élites ») sont-ils nécessairement immunisés contre l’ignorance climatique ?

Certes, certains d’entre nous sont peut-être suffisamment égoïstes et méchants pour préférer leur intérêt de très court-terme à celui de milliards d’autres (ainsi en est-il d’Exonn, qui a contribué à la construction de l’ignorance, ou encore de certains richissimes préparant leur retraite bunkérisée en Suède ou ailleurs une fois l’effondrement à l’œuvre –on pourrait d’ailleurs argumenter qu’un tel choix, celui de ne pas agir tout en préparant sa fuite une fois la société effondrée, relève davantage du trouble psychiatrique que de l’égoïsme). Mais enfin, combien d’entre nous feraient un tel choix ? Probablement peu. Et puis tant qu’on y est, d’ailleurs, combien d’entre nous savent que 5 degrés de variation de la température moyenne équivaut à un changement d’ère climatique ? De ma petite expérience qui ne prouve rien (je n’ai pas trouvé de sondage sur cette question précise), assez peu également. Si l’économiste W. Nordhaus, par exemple, en vient à conclure qu’un réchauffement de plus de plus de 5 degrés ne coûterait que quelques points de PIB mondial, ce n’est à mon sens pas qu’il fomente quelque méchant complot, mais c’est bien la preuve de sa crasse ignorance d’ordres de grandeur fondamentaux, comme celle de toutes celles et ceux qui ont jugé que ses travaux méritaient un « prix Nobel » d’économie !

Non, ce qui manquait dans ma réflexion, et qui est beaucoup plus convaincant à mon sens, c’était la prise en compte … des biais cognitifs.

Rendez-vous dans le 2ème post de cette mini-série.

 

1 : émissions mondiales mais également françaises, en particulier si l’on regarde le bilan carbone et pas uniquement les émissions directes de l’inventaire national

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