Changement climatique et biais cognitifs (2) : les biais cognitifs, le chaînon manquant

18/9/2019

Thomas C. Durand, dans son livre « L’ironie de l’évolution », dit des biais cognitifs qu’ils sont des fossiles de l’histoire de notre psyché. Ils sont nos ennemis les plus redoutables dans la compréhension de la nature, mais ils représentent aussi la trace la plus intime, la plus troublante, des mécanismes de l’évolution de notre lignée».

Les biais cognitifs ne sont pas de simples expressions dont l'unique but serait de mettre des mots parfois savants sur des réalités que d’aucuns trouveront évidentes : les effets de ces biais sur nos raisonnements et nos prises de décision sont avérés et quantifiés, faisant l’objet d’études en psychologie cognitive.

 

 

Ce sont ces biais cognitifs qui, cumulés à une connaissance en moyenne très imparfaite du changement climatique, expliquent d’après moi de manière extrêmement convaincante le fait que nous n’avons pas encore véritablement enclenché la transition.

 

 

 

En effet, la force avec laquelle ces biais vont opérer, sévir pourrait-on dire (mais point de complot ici !), dans notre esprit est d’autant plus grande à mon sens que notre compréhension du problème est partielle.

Ces biais vont facilement et malicieusement s’introduire dans les interstices de notre savoir. Je n’ai qu’une vague compréhension des conséquences associées à 5 degrés de changement climatique (i.e je ne connais pas l’ordre de grandeur associé à 5 degrés de changement climatique) ? Alors je risque fort d’être victime des biais du statuquo et de celui de supériorité, et de croire que le changement climatique n’est qu’un problème parmi d’autres qui sera résolu lorsque l’on décidera véritablement de s’en préoccuper. Je n’ai pas bien compris que la plupart des conséquences du changement climatique étaient irréversibles et en bonne partie imprévisibles du fait du caractère inédit de ce changement ? Alors, mon appétence au risque sera probablement particulièrement élevée.

 

Dire qu’on est biaisé ne prouve rien en tant que tel. Cela ne veut pas dire par exemple qu’il est faux de penser qu’on réussira à développer des technologies de type géo-ingénierie. Cela veut juste dire que notre réflexion ayant abouti à une telle croyance est probablement teintée d’irrationalité, victime de l’un ou l’autre de ces multiples biais cognitifs. Votre curseur de crédence en telle ou telle théorie justifiant à vos yeux l’inaction mérite donc probablement une réévaluation, en prenant en compte cette (nouvelle ?) donnée : l’existence de très puissants biais cognitifs !

J’ai sélectionné trois biais, les plus évocateurs et déterminants à mon sens lorsqu’il s’agit d’expliquer notre immobilisme face au changement climatique, dont je vais essayer d'expliquer la façon dont ils affectent notre perception du changement climatique, et donner quelques conseils sur la façon de s'en prémunir.

 


Biais de supériorité (ou supériorité illusoire).

 

Explication

 

On se voit trop beaux, pourrait-on dire simplement. Ce biais est particulièrement criant lorsque l’on affirme, de manière caricaturale, le sophisme suivant : « on s’en est toujours sorti », et donc « on s’en sortira dans le futur » (dans notre cas, le changement climatique ne posera pas trop de problème), que ce soit en développant une technologie nous permettant de très rapidement réduire nos émissions de GES (fusion nucléaire ? capture et stockage du carbone ?), ou bien de retirer quand bon nous semble les GES de l’atmosphère (negative emissions technology, géo-ingénierie), ou bien de nous adapter tant bien que mal à un réchauffement qu’on n’aurait malgré tout notre génie pas réussi à endiguer.

Admettons que « l’on s’en soit toujours sorti ». Mais alors cela ne prouve rien sur notre capacité future à résister à tout choc. Si je n’ai jamais eu d’accident de voiture, alors rien ne me garantit que j’en aurai pas au prochain virage. Et c’est précisément si je me mets à conduire alcoolisé et au-dessus des limites de vitesse que j’augmente mes chances d’en avoir un! Dit autrement, ce biais traduit le fait que nous autres êtres humains ayant accompli tant de choses quasi-miraculeuses, développé tant de technologies ayant révolutionné notre quotidien, avons du mal à concevoir que quoi que ce soit puisse nous résister, et exagérons volontiers notre capacité à nous prémunir de n’importe quel choc. Nous sommes comme grisés par nos exploits passés : on oublie volontiers tout ce qui n’a pas ou mal marché dans le passé (effet Dunning-Kruger, biais égocentrique et d’autocomplaisance, voire biais du survivant), et on perd en sagesse.

Ce biais s’applique tant au niveau collectif (on surestime la capacité de nos sociétés à faire face à n’importe quel choc), qu’au niveau individuel (on se croit moins vulnérable que le voisin, car plus riche, plus intelligent, etc.).

Ce biais est particulièrement marqué notamment dans le discours économique pratiqué par l’Économiste d'A Pottier : il alimente le fondamentalisme de marché qui laisse à penser certains que les dommages d'un changement climatique de quelques degrés seront limités grâce à la toute-puissance des marchés économiques (oui, vous avez bien lu, n'ayez crainte d'un changement d'ère climatique, il y a les ... Marchés).

 

Comment limiter ce biais ?

Faire preuve autant que possible de modestie épistémique en se rappelant et se remémorant toutes les fois où nous nous sommes trompé, ainsi que l’infinité des problèmes non résolus ! Il ne s’agit pas de s’auto-flageller, de dénigrer tous les progrès accomplis, mais bien de lutter contre notre penchant à se focaliser exclusivement sur « ce qui a marché ». Se rappeler que le progrès et la technologie sont au cœur de nos problèmes environnementaux est également efficace. Sans eux, sans les machines consommatrices d’énergie fossile que nous avons inventées, pas ou peu d’émissions de GES et donc pas de changement climatique anthropique ! Tâchons de nous souvenir de l’ironie ... du progrès.

 

 

Biais du statu quo (qui se rapproche des notions d’effet de dotation, d’aversion à la dépossession ou d’ancrage).

 

Explication

 

Nous autres êtres humains faisons facilement preuve d’inertie, de résistance au changement (ça n’est pas propre aux Français !). On pourrait argumenter je pense que ce biais est d’autant plus fort que les transformations à mettre en œuvre sont profondes et l’état final (société décarbonée) différent de celui de l’état initial (société début 21ème siècle).

 

Ce biais est clairement identifiable dans le test de la machine à expérience de Robert Nozick, brillamment expliqué par Monsieur Phi : quand bien même on nous proposerait une situation de bonheur absolu, beaucoup d’entre nous la refuseraient !

Cet activisme des perdants potentiels de la transition, qui contraste avec la tiédeur des potentiels gagnants de cette même transition avait été bien identifié par Machiavel en son temps (16ème siècle !), notamment dans ce passage savoureux. “Il faut considérer qu'il n'existe rien de plus difficile à accomplir, rien dont le succès ne soit plus douteux, ni rien de plus dangereux à mener, que d'initier un nouvel ordre des choses. Car le réformateur a des ennemis parmi tous ceux qui profitent de l'ordre ancien, et seulement de tièdes défenseurs chez tous ceux qui pourraient profiter de l'ordre nouveau, cette tiédeur émergeant en partie de la crainte de leurs adversaires, qui ont les lois en leur faveur ; et en partie de l'incrédulité de l'humanité, qui ne croit réellement à rien de nouveau tant qu'elle n'en a pas vraiment fait l'expérience".

Il y a une expression anglaise savante pour qualifier notre propension à privilégier la situation actuelle et repousser à plus tard (quand exactement ?) les actions de réduction d’émissions : mitigation deterrence.

 

Comment limiter ce biais ?

Par exemple, en faisant soi-même le test de l’inversion tel que recommandé par le philosophe Nick Bostrom : l’inverse de l’action de réduction, c’est de jouer collectivement à la roulette russe, ce qui est d’après moins nettement moins désirable que la transition !

 

 

Appétence au risque en cas de pertes (au contraire de l’aversion au risque en cas de gains) et propension à surestimer les faibles probabilités et sous-estimer les fortes probabilités (paradoxe d’Allais)

 

Explication

 

Ces biais ont été théorisés par Daniel Kahneman et Amos Tversky dans leur théorie des perspectives, et brillamment vulgarisés par Science étonnante dans cette vidéo. Typiquement dans le cas du changement climatique, la probabilité –très faible- que l’on réussisse à retirer massivement le CO2 de l’atmosphère sans dommage collatéral significatif va avoir tendance à être surestimée. Et celle, très forte, que nos sociétés ne résistent pas en cas de réchauffement supérieur à 2°, sous-estimée.

Notre appétence au risque nous pousse à parier sur l’apparition de technologies miracles dans le futur plutôt qu'à engager dés maintenant la transition : c’est précisément le pari que nous sommes en train de faire!

 

Comment limiter ce biais ?

Comme pour beaucoup de biais cognitifs, un des moyens (probablement nécessaire mais pas suffisant) de s'en prémunir est d'en être conscient!

Conclusion

 

Nommer ces biais et faire en sorte que le maximum de personnes en aient conscience est peut-être l’un des moyens les plus efficaces d’être contributeur d’émissions évitées !1

 

1 :  attention au point ou à la tâche aveugle : on a tendance à se croire plus protégé des biais cognitifs qu’autrui à c’est un métabiais puisqu'il se rapporte à un mode de raisonnement erroné dans l'examen des biais cognitifs

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