Contre l’utilisation du terme climato-sceptique (et de ses variantes)

15/1/2020

Voici ce que je vais essayer d’argumenter: l’utilisation0 du terme climato-sceptique1 est nocive pour qui souhaite faire progresser la lutte contre le changement climatique, au point qu’elle a probablement joué, joue (et jouera ?) un rôle non négligeable dans l’immobilisme de nos sociétés.

Tant que ça ? Voyons plutôt.

 

 

Le premier problème, sûrement le plus connu, est lié au double sens du mot « sceptique ». L’emploi du suffixe « sceptique » pour qualifier quelqu’un qui remettrait en cause (par exemple) la réalité du réchauffement actuel est à ce titre catastrophique: le climato-sceptique visé ne se prive d’ailleurs souvent pas de tirer profit de cette confusion sur le sens du « scepticisme » et d’en revendiquer les vertus épistémiques (il s’agit en réalité ici, de façon rédhibitoire, d’un scepticisme hardcore ou d’une méthode hypercritique).

Preuve en est également que certains (dans les médias ou au CSP par exemple) justifient la participation de ces dits climato-sceptiques en vantant les mérites du pluralisme et du … scepticisme !

 

Les problèmes suivants liés à l’usage du terme climato-sceptique sont en général moins évoqués, mais sont d’après moi encore plus problématiques. En particulier, ils s’appliquent également pour les variantes au terme climato-sceptique1 :

  • Définition floue et équivoque

    • En l’absence de définition universelle, on risque fort de pratiquer le sophisme de l’homme de paille : on s’expose ainsi à des retours de bâton douloureux, un climato-sceptique un peu malin pouvant ironiquement faire remarquer notre manque de rigueur et ainsi nous décrédibiliser (« vous dites que je suis climato-sceptique, alors que non je ne nie pas l’existence du réchauffement et son origine humaine, je prétends juste que le réchauffement n’est pas dangereux ! »)

 

  • On crée une communauté de personnes très diverses : on amalgame des personnes aux affirmations et rhétoriques différentes (existence du réchauffement, origine humaine, dangers et risques d’un tel changement, rhétorique « système trop complexe pour être compris », etc.). Il y a plusieurs problèmes à cela :

    • Le fait de créer ex nihilo une communauté de personnes est extrêmement gênant : on risque de faire naître un communautarisme et d’éveiller notre hooliganisme politique. En ayant recours à cette expression, on favorise alors l’affrontement de clans et la polarisation : on crée donc les conditions d’un débat impossible qui favorise le statu-quo

    • Le fait que cette communauté soit très diverse lui donne une taille artificiellement importante et peut donner l’illusion d’incertitudes partagées. Notamment seront tentés de s’y amalgamer tous ceux, probablement extrêmement nombreux, qui n’ont qu’une connaissance limitée du sujet et se posent légitimement des questions

    • On donne l’image du changement climatique comme étant un sujet quasi-religieux (le terme de religion est d’ailleurs parfois utilisé par ces contradicteurs) et sur lequel il est impossible d’émettre le moindre doute sans risquer d’être désigné à la vindicte populaire. On s’expose également à des attaques de type scientisme.

    • Les personnes qualifiées de climato-sceptiques sont incitées à se faire passer pour des victimes ou à se présenter comme des défenseurs de la lutte contre la bien-pensance et la pensée unique.

 

  • Utiliser ce terme peut être vu comme un aveu de faiblesse et paresse intellectuelles : cela peut en effet être révélateur d’un manque d’arguments de fond que pourra faire remarquer notre interlocuteur. Dire de quelqu’un qu’il est climato-sceptique peut être interprété comme une forme d’argument d’autorité (on oppose la personne visée à la science) censé clore le débat, mais qui risque plus probablement d’accentuer les doutes du « sceptique » (et surtout, de tous ceux qui se posent des questions ou ont des incompréhensions), et donc de l’éloigner de l’action de lutte contre le changement climatique ! En particulier, le fait de vouloir agir ou non pour limiter le réchauffement climatique (i.e réduire ses émissions de GES disons au rythme de l’accord de Paris, soit environ -5% par an) n’est pas véritablement une prescription de la science (la science formule des impératifs hypothétiques –si nous voulons limiter le réchauffement climatique à x °C, alors nous disposons de tel budget carbone associé à telle probabilité de réussite- mais non absolus –nous devons limiter le réchauffement climatique à 2°C : cela est une décision politique prise par exemple par les Etats lors de la COP de Copenhague en 2009).

C’est en partie pour cela qu’il est indispensable de connaître une argumentation minimale permettant, à mon sens, de justifier rapidement et rigoureusement la nécessité d’agir contre le changement climatique (i.e réduire de quelques pourcents par an ses émissions de GES).

 

Conclusion

 

Soyons scout, mais ne soyons ni hooligan ni hobbit, en particulier lorsqu’il est question de problèmes globaux tel celui du changement climatique. Si l'on entend quelqu'un dire des choses différentes des synthèses du GIEC, retenons-nous, prenons le temps d'argumenter et de comprendre la position de cette personne. Cherchons à expliquer mais ne cherchons pas à diviser.

 

Utiliser les termes de climato-sceptique ou ses équivalents revient probablement à se tirer une balle dans le pied ou à tendre le bâton pour se faire battre (suivant l’expression qu’on préfère) : cela risque de figer les positions des uns et des autres et de favoriser le statuquo.

Si notre souhait est de faire en sorte que de plus en plus de personnes soient convaincues par la nécessité d’agir pour limiter le réchauffement climatique, alors je pense qu’il faut cesser autant que possible d’utiliser ces expressions : c’est une bonne façon d’être contributeur efficace d’émissions évitées à peu de frais !

 

Tout ce qui précède est-il sans intérêt en 2020 (après tout, les conséquences du changement climatique -de +1°C en ordre de grandeur en 2020- commencent à être perceptibles même par le plus je-m’en-foutiste des êtres humains). A mon sens, non.

Il y aura toujours des personnes pour dire des choses contraires au consensus, et qui pourraient avoir d’autant plus d’écho si le réchauffement venait à ralentir pendant quelques années, si une année ou un mois venait à être plus froid que la « normale », ou pour une raison ou une autre.

Il est très probable d’après moi qu’il y aura toujours des personnes dans le futur remettant en question l’intensité des risques associées à un changement climatique de quelques degrés, remettant en question illégitimement telle ou telle connaissance scientifique, etc. : en somme, il y aura très probablement dans le futur toujours des personnes ou des propos que d’aucuns pourraient qualifier de clim......... (chuuut).

 

0 : comprendre ici une utilisation systématique

1 : et de ses variantes française de type climato-suffixe (e.g climato-négationniste) ou anglaise (climate denier/sceptic). La moins mauvaise expression étant peut-être celle de « marchand de doutes »

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