• guillaumecolin

"Les émissions de CO2 d'une entreprise" : bonnes et mauvaises interprétations

Mis à jour : mars 26

Qu'est-ce que "les émissions de CO2 d'une entreprise"*?

Est-ce que cela a du sens de dire qu’il s’agit de ce qu’une entreprise a “émis”, précisément?

Comment peut-il être juste d’interpréter le sens de l'expression "les émissions d'une entreprise"?




La réponse à la question de départ est nettement moins triviale qu'elle n'y paraît.


Je vous propose une analyse critique de différentes interprétations fréquemment lues et entendues sur le sujet (venant y compris des praticiens de la comptabilité carbone).

Nous verrons que l’analyse faite permet de tirer quelques enseignements sur les applications de la comptabilité carbone.



Différentes interprétations insatisfaisantes

“Les émissions de CO2 d’une entreprise sont les émissions que l'entreprise a générées”.

Plusieurs expressions synonymes peuvent d’après moi être associées à celle-ci, comme par exemple le terme d’émissions induites (terme notamment utilisé dans le référentiel NZI), celui d’impact carbone d'une entreprise, etc.


Pourquoi ces interprétations sont-elles très largement critiquables?


Le terme "générer" (ou celui d'"induire") a une dimension conséquentialiste : d'après Larousse, ces termes font référence aux conséquences d'une action.


Or la comptabilité carbone des entreprises n’est pas conséquentialiste ou marginaliste : elle ne cherche pas à mesurer ce que seraient les émissions avec ou sans l’entreprise dont on évalue les émissions.


En effet, il n’y a pas de raisonnement contrefactuel dans la comptabilité carbone des entreprises (du type "que se serait-il passer en l’absence de l’entreprise?"), il s’agit davantage d’une approche dite attributionnelle.

Cette caractéristique a déjà été évoquée à plusieurs reprises sur ce blog (par exemple ici et ).


Ainsi, lorsque l’on compte les émissions d’une entreprise, on ne s’interroge pas sur l’utilité finale du produit ou service vendu : que ce produit soit vendu en addition (empilement) ou remplacement (substitution) d’un produit précédent, les émissions seront comptées de la même manière.

La variation d’émissions réelles induite par l'activité d'une entreprise sera donc par construction différente des émissions comptabilisées par l’entreprise.


Les recouvrements (ou multiples comptes) des émissions des scopes 3 des entreprises contredisent également cette interprétation. Une quantité de GES ne peut en effet pas avoir été émise (ou "générée" dans ce cas) plusieurs fois.


“Les émissions de CO2 d’une entreprise sont les émissions auxquelles une entreprise contribue ou dont elle est responsable”.

Pourquoi cette interprétation est très largement critiquable?


La comptabilité carbone des entreprises est indépendante de la valeur ajoutée d'une entreprise : on ne distribue pas (on n’attribue pas) les émissions sur le cycle de vie d’un produit aux différentes entreprises constitutives de la chaîne de valeur du produit.


Par exemple, il suffit qu'une entreprise achète puis revende un objet (ou y mette un petit coup de peinture) pour comptabiliser l'entièreté des émissions sur le cycle de vie du projet, quelle que soit la valeur ajoutée apportée par l'entreprise.


La contribution la plus juste théoriquement serait celle au sens de Shapley (évaluation des contributions marginales de différents sous-groupes de coopération), qui présuppose notamment que l'axiome de l'efficacité soit vérifié, autrement dit que les émissions mondiales soient parfaitement réparties entre les différents acteurs.

Ça n'est évidemment pas le cas, du fait des multiples recouvrements entre scopes 1, 2 & 3 d'entreprises.


Soit dit en passant, c'est bien parce que "les émissions de CO2 d'une entreprise" ne représentent pas la contribution au problème du changement climatique d'une entreprise que "compenser" à hauteur de ses émissions ... n'a à peu près aucune justification théorique.


“Les émissions de CO2 d’une entreprise sont les émissions dont dépend une entreprise”.

Cette interprétation est à mon sens moins mauvaise que les précédentes.


Dit autrement, la comptabilité carbone actuelle mesure plus (ou de façon moins mauvaise) le risque de transition d’une entreprise que son risque de responsabilité.


Néanmoins l’interprétation de la dépendance reste largement discutable.


Le terme “dépendance” est équivoque, on peut en effet l’interpréter de plusieurs manières : dépendance physique au carbone, sensibilité à un prix du carbone, etc.


Comme déjà évoqué, les standards ne captent qu'une partie des liens de dépendance physique et la sensibilité à un prix du carbone est mal évaluée (sous-évaluée plus exactement) notamment en raison de la comptabilité des émissions de l'électricité (qui ne permet pas d'évaluer la sensibilité à un prix du carbone et est calculée de manière très grossière sur la base de la consommation totale annuelle -alors que des consommations au pas horaire peuvent être accessibles, et de l'intensité carbone moyenne du mix électrique).


“Les émissions de CO2 d’une entreprise sont les émissions sur lesquelles une entreprise peut agir”.

Ne dit-on pas parfois qu’il faut "compter pour agir"?

Notons déjà qu’il s’agit d’une étonnante interprétation qui s'apparente à une référence circulaire : peut-on en effet déduire des règles de comptabilité des émissions à partir d’une définition de ce qui pourrait être réduit?


D’expérience, cette interprétation peut s’interpréter, pardon pour la répétition, comme une rationalisation de notre incapacité à définir ce que l'on compte, et intervient souvent une fois que l'on s'est rendu compte que les précédentes interprétations n'étaient pas bonnes.


Variante :

“Les émissions de CO2 d’une entreprise sont les émissions ... telles que si elles sont réduites (objectif que l'on semble se donner systématiquement), alors c'est bénéfique pour le climat.”

Comme déjà évoqué à plusieurs reprises, cela n'est pas vrai (toujours en raison du caractère attributionnel et non conséquentialiste de la comptabilité carbone des entreprises), et un contre-exemple est celui des entreprises de l'économie verte/vendeuses de produits et services bas-carbone ou aidant à décarboner.

De telles entreprises peuvent être bénéfiques pour le climat quand bien même leurs émissions augmentent.




Conclusion proposée


La comptabilité carbone des entreprises est affaire de choix de conventions et règles et de comptabilité qui guident la façon dont nous pouvons interpréter les résultats du calcul.


Interpréter correctement les émissions issues de cette comptabilité n'est visiblement pas aisé, et beaucoup des interprétations couramment utilisées sont largement critiquables ou erronées, et peuvent indirectement conduire à freiner la lutte contre le changement climatique en nous conduisant dans des impasses.


Cet article avait pour but d'essayer de démystifier la comptabilité carbone des entreprises.

La conclusion, aussi frustrante et dérangeante soit-elle, est à mon sens la suivante : on ne sait pas (vraiment) ce que l'on compte, on ne sait pas (ou très difficilement) interpréter les émissions d'une entreprise (et cela est principalement lié aux règles de comptabilité du scope 3 d’une entreprise).


On peut en déduire un certain nombre de corollaires ;

  • Soyons vigilants face aux jeux de l’évocation dont on peut être inconsciemment l'auteur.e : lorsque l’on discute des émissions d’une entreprise, on parle généralement des émissions telles qu’elles sont comptabilisées (et donc liées aux conventions de départ), … et rien d’autre. Veillons à ne pas interpréter de façon trompeuse "les émissions d'une entreprise."

  • Par exemple, lorsque je fais remarquer que les émissions des services vendus par une entreprise ne sont pas comptabilisées, on me répond parfois qu’il ne serait “pas facile de mesurer les émissions générées par des services vendus”. Ce type de réponse est d’après moi en partie un contre-sens, puisque, qu’elle que soit l’activité d’une entreprise, la comptabilité carbone ne cherche pas à mesurer les émissions générées par une entreprise (à peu près quel que soit le sens donné à “générées”), du fait du caractère non conséquentialiste de cette comptabilité. La bonne question est donc de savoir s’il est possible de trouver des conventions de calcul des émissions des services vendus proches de celles des produits vendus. Et la réponse est oui, et ça n’est pas trop compliqué!


Non, il ne s'agit pas de discussions sémantiques sans importance!


Cette discussion permet notamment de déduire les indicateurs qu'il est pertinent de comparer entre entreprises.


La seule comparaison pertinente est celle de l’indicateur émissions rapportées au chiffre d’affaires (kgCO2eq/€ de CA).

Il n’est pas pertinent de comparer les émissions absolues de deux entreprises (on ne peut pas en tirer d’enseignement utile, dans la majorité des cas).


Tous les autres indicateurs pourtant régulièrement calculés (émissions par ETP, par m², par valeur ajoutée, par valeur d’entreprise, etc.) sont également en grande partie sans intérêt puisque cela n’a pas de sens de les comparer entre entreprises (sauf éventuellement entre entreprises ayant des caractéristiques très similaires).


L’interprétation vulgarisée la moins mauvaise des émissions d’une entreprise est peut-être la suivante : il s’agit du contenu carbone** des produits vendus par une entreprise.


Une autre conclusion je pense instructive et déjà évoquée à plusieurs reprises est la suivante : l’indicateur “émissions d’une entreprise” n’est probablement pas le bon indicateur que l’on doit chercher à baisser, là aussi contrairement à ce qu’à peu près tout le monde dit!


Le triptyque “mesure-réduction-compensation” (ou contribution ou autre chose, whatever) est bancal, et ça n'est pas qu'à cause de la compensation!


* : lorsque l'on parle "d'émissions de CO2 d'une entreprise", on se réfère ici aux émissions des scopes 1 à 3, calculées suivant l'un des standards (GHG Protocol, ISO, etc.), on omet ici les différences secondaires entre ces standards.


** : au sens des ACV attributionnelles

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